21 janvier 2025 : l’ADN a présenté son Livre des Tendances 2026. Playitagain était présent à cet événement, pour prendre la mesure des changements profonds qui bousculent tous nos secteurs d’activité. Carolina Tomaz, Rédactrice en chef à l’ADN, pointe nos contradictions, entre l’automatisation généralisée et le besoin vital de retrouver une capacité d’agir. Décryptage.
73 ans après l’appel de Roland Barthes à une écriture neutre, nous vivons un « degré zéro » par défaut. Ce n’est plus un choix esthétique, mais un mode de vie dicté par un vacarme numérique incessant où l’IA et les protocoles écrivent nos comportements.
- L’invasion du « slop » : Fin 2024, le volume de contenu synthétique a dépassé celui des contenus humains sur Internet. Ce « slop » est une bouillie numérique produite par l’IA qui réplique du vide à l’infini.
- Le grand découplage : Nous assistons à une rupture entre l’effort et le résultat. Que ce soit via la crypto (fortune immédiate), l’Ozempic (corps transformé sans sport) ou l’IA (maîtrise sans expertise), la réussite ressemble de plus en plus à un tirage au sort dans un système pourtant ultra-organisé.
- La « vibe » ne désigne pas une ambiance cool, mais une mécanique de précision issue de la tech, notamment du « vibe coding » théorisé par Andrej Karpathy. C’est un régime où notre puissance d’agir est déléguée à des algorithmes qui décident de ce que nous voyons, mangeons ou ressentons. La menace de devenir « locataire de sa propre existence » n’a jamais été aussi présente. Et la valeur d’un produit ne réside plus dans son utilité, mais dans sa capacité à circuler.
- Le cas Rhode Skin : La marque d’Hailey Bieber illustre le passage du skincare au screen care. On ne crée plus pour le monde réel, mais pour le double numérique (le doppelganger) qui doit être mis en scène sur les réseaux.
- Le « Meme Market Fit » : Les consommateurs n’achètent plus des produits pour leurs besoins, mais des « morceaux de flux Internet » capables de les définir socialement.
Face à ces protocoles, le monde se fissure.
- Désordre informationnel : il n’y a plus de réalité consensuelle, mais des bulles algorithmiques produisant des vérités parallèles.
- La « culture camouflage » : pour retrouver de la valeur, on quitte la place publique pour des salons privés et des circuits fermés.
- La zone et le pouvoir des villes : les municipalités (New York, San Francisco, Paris) redeviennent des régulateurs actifs face aux géants de la tech, reprenant des droits sur le code pour protéger les citoyens. Ainsi, à New York, le nouveau maire ressort d’anciennes lois municipales pour redonner du pouvoir aux citoyens (avec des cibles comme les frais cachés dans les loyers, les prix abusifs dans les hôpitaux, la discrimination algorithmique des plateformes de livraison). A San Francisco, la ville attaque en justice les géants de l’agroalimentaire, les accusant de rendre les citoyens dépendants de malbouffe transformée. A Paris on règlemente contre l’usage abusif d’AirBNB…
Comment résister ?
Pour s’échapper de ce panorama, Carolina Tomaz propose de cultiver le « caractère », défini comme la volonté d’accepter la responsabilité de sa propre vie. Il s’agit de faire acte de résistance contre l’optimisation à outrance à travers quatre actifs stratégiques :
- La souveraineté : Savoir qui contrôle l’information et l’accès racine. C’est le passage de la « stack logicielle » à une « stack d’émancipation » basée sur l’open source. (une stack en langage informatique, c’est un ensemble de technologies empilées qui fonctionnent justement ensemble. )
- Le temps : Face à l’immédiateté de la machine, le temps long et la longévité deviennent le nouveau luxe car ils ne sont pas « scalables ».
- La substance : La trace humaine, l’imperfection et la matière deviennent des preuves de valeur face aux copies parfaites (« dupes »).
- La compétence : Le succès de séries réalistes comme The Pit montre un penchant pour le « competency porn ». Dans un monde automatisé, voir des gens faire preuve de talent et de sueur est devenu vivifiant.
Le futur n’est pas un choix binaire entre l’humain et la technologie. Il s’agit d’un arbitrage : savoir où fluidifier pour gagner en vitesse, et où densifier pour reconstruire la confiance et la valeur. La réussite durable en 2026 pourrait bien appartenir à ceux qui privilégient l’intuition sur les données et la réputation sur les actifs.